En 1887, après la mort de Borodine, Nikolaï Rimski-Korsakov (1844-1908) se lança, avec l’aide d’Alexandre Glazounov, dans la révision et l’orchestration de Le Prince Igor, une œuvre restée inachevée à la suite du décès de son auteur.
Mais cette même année, il trouva aussi le temps de composer une pièce très différente, plus légère et résolument brillante : le Capriccio espagnol.
À l’origine, Rimski-Korsakov avait imaginé ce morceau comme un pièce pour violon et orchestre (dont il subsiste quelques mesures).
Finalement, il le réécrivit pour orchestre symphonique, avec une orchestration très singulière : les couleurs sont riches, l’écriture extrêmement virtuose et la section des percussions particulièrement développée.
On y entend même des instruments locaux et légers, comme les castagnettes ou le tambour basque, ce qui donne au Capriccio une saveur authentiquement espagnole.
Pour construire sa matière musicale, le compositeur s’inspira de plusieurs mélodies tirées d’une collection de José Inzenga, son contemporain, Ecos de España, colección de cantos y bailes populares.
Dans ses Chroniques de ma vie musicale, il confiait :
« les thèmes espagnols, surtout ceux de caractère dansant, me fourniront un matériau riche pour obtenir des effets orchestraux variés ».
On retrouve cette idée dans le détail de la partition, par exemple dans le quatrième mouvement, où cordes et violons doivent jouer quasi guitarra, comme s’ils imitaient le son d’une guitare.
Dans l’histoire de la musique russe, le Capriccio espagnol s’inscrit dans la lignée des fantaisies espagnoles de Michail Ivanovič Glinka, le père de la musique russe, comme la Jota aragonaise ou La Nuit d’été à Madrid.
On peut imaginer que Rimski-Korsakov, comme Glinka avant lui, ressentait une proximité entre le tempérament espagnol et le tempérament russe : tous deux partagent ce parfum un peu oriental, cette couleur exotique qui fascine les compositeurs.
Le Capriccio espagnol fut créé à Saint-Pétersbourg, dans la grande salle du Conservatoire, le 31 octobre 1887, sous la direction même du compositeur.
Deux ans plus tard, il fit partie du programme des Concerts russes à Paris (1889), où il fut accueilli comme une sorte de vraie Espagne russe, d’une démesure sonore tout à fait exubérante.
Publié en 1888 à Leipzig par M. P. Belaïeff, le Capriccio est dédié aux artistes de l’Opéra impérial de Saint-Pétersbourg.
Dès sa première exécution, l’œuvre connut un succès immédiat, et même Tchaïkovski lui fit l’éloge : dans le journal de sa femme Marina, Rimski-Korsakov note que dès le premier mouvement en la majeur, un long applaudissement éclata, et qu’il en fut de même à la fin de chaque mouvement.
Aujourd’hui encore, le Capriccio espagnol figure régulièrement au répertoire des orchestres et des chefs du monde entier.
Le Capriccio est composé de cinq mouvements, reliés par un fil conducteur : le thème de l’Alborada, qui revient comme un refrain :
- Alborada (Vivo e strepitoso, Vif et grandiose, voir ici la raison pour laquelle en musique on utilise des termes en italien et leur traduction, même si je mets ici des traductions plutôt littérales, surtout pour les tempos trouvés écrits en partition, juste pour vous donner une idée) : une danse traditionnelle asturienne, joyeuse et lumineuse, célébrant l’arrivée de l’aube.
- Cinq Variations (Andante con moto, À un tempo modéré avec mouvement) : sur une mélodie initiale des cors, le thème se transforme et passe d’une section à l’autre de l’orchestre, dans un climat plus lyrique.
- Retour de l’Alborada (Vivo e strepitoso, Vif et grandiose) : le même thème revient, mais un demi-ton plus haut, avec une orchestration différente.
- Scène et chant gitan (Allegretto, Allègrement) : cœur dramatique de l’œuvre avec cinq cadences successives qui sont confiées à différents instruments (cors et trompettes, violon solo, flûtes, clarinettes, harpe), entrecoupées par les roulements de percussion. Le mouvement se termine par une danse en trois temps qui mène directement au dernier mouvement.
- Fandango asturiano : une danse énergique des Asturies, qui prépare la dernière réapparition de l’Alborada, pour une conclusion en forme de boucle.
Le mot Capriccio évoque une pièce libre, où l’imagination et la virtuosité dominent.
Pourtant, Rimski-Korsakov semble ici privilégier une structure proche du rondo, puisque l’Alborada revient régulièrement, comme un thème central autour duquel tournent les épisodes.
Nicolaj Rimskij-Korsakov : Capriccio espagnol op. 34 - Partition
Nicolaj Rimskij-Korsakov : Capriccio espagnol op. 34 - Guide d'écoute
