Antonín Dvořák – Stabat Mater : Stabat Mater dolorosa - Guide à l'écoute

La partie initiale de la cantate, Stabat Mater, est la partie la plus longue en absolu et certainement la plus articulée de toute l'œuvre, dans laquelle apparaissent soit le chœur soit les quatre solistes au complet.

Nous pouvons la diviser en quatre parties :

  1. la longue introduction orchestrale
  2. le chœur (qui reprend l'introduction orchestrale en l'élargissant),
  3. les solistes (avec de nouveaux thèmes),
  4. la conclusion où chœur et solistes, ensemble, répètent, de façon variée, les deux parties précédentes.

Le texte utilisé comprend les 4 premiers strophes du texte du Stabat Mater, répartis comme suit :

Chœur Stabat Mater dolorosa
juxta crucem lacrimosa
dum pendebat Filius.
La mère de douleur était là
en larmes au pied de la Croix
où son fils était suspendu,
Ténor soliste Cuius animam gementem,
contristatam et dolentem
pertransívit gladius.
Son âme gémit
triste et douloureuse,
transpercée par une épée.
Soprano soliste et chœur O quam tristis et afflicta
fuit illa benedicta
Mater Unigeniti!
Ô, combien triste et affligé
elle était cette mère bénie
Mère du Fils unique !
Basse soliste (et après tous les autres) Quae moerebat et dolebat,
pia mater, et tremebat dum videbat
nati poenas incliti.
Elle était affligée, elle souffrait
mère pieuse, et trembla, en voyant
les tourments de son Fils !

Allons l'écouter.

La longue introduction (à 0:02:35 de la vidéo) orchestrale commence de façon très particulier et surprenante : pendant environ 44 secondes il ne se passe vraiment rien… rien !

En pianissimo quelques instruments (peu) entrent en jouant 4 fois la même note (fa dièse) à des octaves différentes ; puis avec le fa dièse aigu (qui reste fixe, une longue note maintenue là haut) commence la gamme descendante qui sera le thème principal de toute cette première partie.

Cette gamme, également répétée 4 fois, ne nous donne aucune indication sur la tonalité, par exemple : elle n'est répétée que 4 fois de suite et c'est tout.

Finalement à 0:03:19 apparaît le premier accord de si mineur… mais après presque une minute d'immobilité totale !

Je me rappelle la première fois que j'ai écouté cette œuvre : j'étais à la médiathèque et j'avais l'impression que l'orchestre était en train de s'accorder, comme c'est d'habitude avant un concert.

Mais, juste après, j'ai réalisé que … ce n'était pas un concert mais un CD donc … quelque chose ne marchait pas !

Quand j'ai commencé à écouter ce Stabat Mater presque en continue ( 🙂 ), en fait j'ai compris que cette immobilité totale, à mon avis, était un grand coup de génie de la part de Dvořák : comment décrire au mieux le fait que la Mère… était ?

Elle était là, immobile, sous la croix de son Fils !

Donc, cette fixité musicale nous amène d'emblée au point de la question : Stabat Mater.

Et le fait que la gamme parte d'une note très aiguë et descende, fixe le lien entre le Fils, en haut de la croix, et la Mère, en bas.

Mais continuons.

À partir de la minute 0:03:19, avec le premier accord de si mineur, la gamme ascendante fait son apparition à côté de la descendante, qui continue tranquillement à être répétée jusqu'à la minute 0:05:59, lorsque le chœur entre.

Donc le lien entre le Fils et la Mère est … réciproque !

Cette gamme ascendante, dans cette première apparition, est dans la partie centrale de l'orchestre, il faut donc prêter attention à l'écoute car elle n'est pas absolument évidente.

En cette introduction orchestrale, donc, tout y est, la cadre est posé !

Mais à 0:04:57 l'atmosphère change même si le texte reste le même !

Qu'est-ce que c'est passé ici ?

J'ai une hypothèse personnelle que je te propose et que pourrait expliquer ces changements : dans (presque) toutes les parties, il y a deux atmosphères différentes sur le même texte.

Avec mon écoute toujours plus « intime » de cette œuvre, je me permets de dire que Dvořák interprète le même texte en deux façons différentes :

  1. une façon objective : le texte est triste (ou pas) donc la musique suive ce caractère
  2. une façon subjective : ce texte-là, triste ou pas, est lu par Dvořák de manière personnelle, comme s'il est touché dans son intime, il se laisse habiter par ces paroles-là.

Ici, donc, on pourrait penser à la tendresse que Dvořák a pour cette dame, cette mère, et pour sa douleur, ayant vécu lui aussi la perte de ses enfants.

Bien sûr : cette dualité en proposant une lecture complètement différentes du même texte est une interprétation absolument personnelle de ma part, donc ne sois pas surpris si un grand expert et/ou musicologue pourrait te dire que tout cela ... n'est ni au ciel ni sur terre (comme on dit en italien 🙂 ).

Après cette réflexion, on continue notre écoute.

La deuxième partie, très longue (qui va jusqu'à l'entrée du Ténor solo), reprend l’atmosphère du début et ré-propose, de diverses manières, la fixité initiale.

Ces répétitions sont, aussi, entrecoupées de pauses, comme pour souligner, en plus de la douleur de cette Mère, aussi sa fatigue de se tenir là, sous la croix, à regarder son Fils mourir sans pouvoir rien faire.

La première voix qui entre est celle des ténors en pianissimo : « Stabat Mater » est chanté sur la même note, comme cela arrivera peu après, quand à 0:06:43 les sopranos, altos et basses entrent également, toujours en pianissimo.

C'est intéressant, ici, le fait que l'orchestre est presque absente et qui se limite, comme au début, à répéter la même et unique note (fa dièse) dans des octaves différentes, fa dièse qui est aussi la note utilisée par les trois voix, auxquelles s'ajoutent les ténors sur « juxta crucem » : tout le chœur commence maintenant (en partant du pianissimo au forte) la gamme ascendante à l'unisson qui atteindra son paroxysme sur la note la plus aiguë sur la syllabe « Fi- » du mot « Filius » (à 0:07:04), le mot le plus important de toute la phrase.

L'orchestre fait alors un pont qui nous amène à la nouvelle entrée des sopranos qui ré-proposent toujours « Stabat Mater » et toujours avec les mêmes modalités (mêmes notes et pauses entre les mots).

À 0:08:09, les quatre voix entrent à nouveau, mais cette fois sous la forme d'un canon, et à ce stade, Dvořák propose tous les éléments qu'il a utilisés jusqu'à présent.

En fait on entend :

  • d'abord les ténors avec la même note sur les mots « Stabat Mater » et les silences
  • deux mesures plus tard les basses entrent et répètent exactement la même chose avec les mêmes notes que les ténors
  • après deux autres mesures, les altos entrent avec la gamme descendante
  • deux mesures encore et voilà les sopranos entrent avec la gamme ascendante.

Tout commence pianissimo et grandie lentement jusqu'au fortissimo sforzato sur la syllabe « -mo- » du mot « lacrimosa » à 0:09:13, pour ensuite s'atténuer dans le « dum pendebat Filius » suivant.

Un épisode semblable à celui-ci, répété à nouveau par les quatre voix, nous amène, à 0:10:46, à la troisième partie avec l'entrée du ténor solo.

Ici seront utilisés les 3 autres strophes du texte, à savoir :

Ténor soliste Cuius animam gementem,
contristatam et dolentem
pertransívit gladius.
Son âme gémit
triste et douloureuse,
transpercée par une épée.
Soprano soliste et chœur O quam tristis et afflicta
fuit illa benedicta
Mater Unigeniti!
Ô, combien triste et affligé
elle était cette mère bénie
Mère du Fils unique !
Basse soliste (et après tous les autres) Quae moerebat et dolebat,
pia mater, et tremebat dum videbat
nati poenas incliti.
Elle était affligée, elle souffrait
mère pieuse, et trembla, en voyant
les tourments de son Fils !

Le Ténor entre en reprenant ce que nous avons entendu jusqu'ici avec les mots « Stabat Mater dolore, juxta crucem lacrimosa, dum pendebat Filius », comme une sorte de lien entre ce qui a été et ce qui viendra après.

Ce qui suit est quelque chose de complètement nouveau : Dvořák introduit un nouveau thème pour mettre en musique les paroles suivantes : « Cuius animam gementem, contristatam et dolentem, pertransívit gladius ».

Cette section est une méditation profonde sur l'état de la Vierge Marie, cette « âme gémissante, Triste et douloureuse, transpercée par une épée ».

Ce n'est qu'à ce point de toute cette première partie du Stabat Mater qu'il y a une seule voix soliste qui chante (en fait il y aura toujours aussi le chœur ou en tout cas il y aura plusieurs voix qui chantent ensemble).

Pour moi, c'est aussi une partie très théâtrale (passe-moi le terme) : ayant grandi à Macerata (en Italie), ville où il y a une saison d'opéra chaque été, cette partie me rappelle beaucoup cette période de ma vie, dans le sens où, en écoutant ce Ténor, je vois cet homme au pied de la croix qui est là devant ses yeux, regardant la Vierge et exprimant son sentiment de pitié et de compassion envers elle.

Et, soudain, je suis là avec lui, contemplant ce fait, cet événement qui se déroule sous mes yeux.

C'est une sensation vraiment particulière, où il n'y a rien à décrire, juste à écouter et à se laisser emporter.

Excuse-moi cette parenthèse personnelle 🙂 mais cette minute m'émeut toujours beaucoup, à chaque fois que je l'écoute.

On reprend 🙂

À 0:12:21, la soprano soliste entre avec le nouveau couplet : « O quam tristis et affliga, fuit illa benedicta, Mater Unigeniti ».

On retrouve ici un autre thème nouveau (très discret) et cette fois la Soprano est accompagnée par le chœur.

Il est intéressant de voir comment Dvořák propose ici ces trois lignes.

Il divise cette section en trois parties, absolument identiques, dans lesquelles la soprano solo est entrecoupée du chœur qui lui réponde.

Le premier couplet de cette strophe est proposé par la soprano puis répété par le chœur avec une conclusion par l'orchestre, qui, pendant que la soprano chante, a un accompagnement minimum : seulement 3 accords, comme support et rien de plus, pour donner plus l'accent sur les mots et, surtout, sur la tristesse et l'affliction.

Tout est répété tel quel sur les mots suivants « fuit illa benedicta » (jusqu'à 0:12:49) et encore pour la troisième partie de la strophe, sur les mots « Mater Unigeniti » (jusqu'à 0:13:28, lorsque la basse soliste entre).

Mais chaque fois tout est répété à partir d'une note plus haute et la troisième fois il n'y a que la soprano, sans le refrain suivant (cela arrive très souvent en musique : la même chose est répétée telle quelle 3 fois, mais la troisième fois il y a une variante à la fin pour … laisser le discours musical continuer).

Mais écoutons-le pour bien comprendre cette structure.

Et maintenant c'est la basse soliste qui entre avec la dernière strophe du texte : « Quae moerebat et dolebat, pia mater (plus tard, les mots « et tremebat » remplaceront « pia mater ») dum videbat, nati poenas incliti ».

De 0:13:52 jusqu'à la fin de cette troisième partie les quatre solistes chantent ensemble avec le chœur (on a donc souvent jusqu'à 8 parties différentes qui s'entremêlent) et les textes utilisés sont ceux des derniers deux strophes (« O quam tristis et afflicta, fuit illa benedicta, Mater Unigeniti » et « Quae moerebat et dolebat, pia mater, et tremebat dum videbat, nati poenas incliti »).

A 0:16:24 commence la quatrième partie, qui n'est rien d'autre qu'une reprise variée (et très raccourcie) de ce qui a été entendu jusqu'ici : il y a de nouveau la fixité initiale, le chœur qui entre mais directement de l'entrée qui nous avions entendu au début avec une variation dans le texte où, juste avant l'entrée du ténor solo, la dernière strophe (« Quae moerebat et dolebat ... ») est chanté.

Le Ténor ne chante que les paroles « Stabat Mater ... » puis les autres solistes et le chœur entrent, mais cette fois ils chantent souvent ensemble le même texte, souvent de manière homorythmique, sur les mêmes notes, entrecoupant les paroles de pauses.

Le tout termine avec l'orchestre en pianissimo avec des accords de si majeur tenus longues, sur les pizzicatos des cordes.

Antonín Dvořák – Stabat Mater: Partition

Antonín Dvořák – Stabat Mater: Texte

Antonín Dvořák – Stabat Mater: Vidéo