Antonín Dvořák – Stabat Mater : Quando corpus morietur – Guide à l'écoute

Dans cette dernière pièce, Dvořák reprend étonnamment le début du Stabat Mater et ici aussi, comme dans la première pièce, toutes les voix sont à nouveau utilisées, tant des solistes que du chœur.

Les mots sont les derniers de la séquence de Jacopone da Todi :

Quando corpus morietur
Fac, ut animae donetur
Paradisi gloria.
Amen.
Quand le corps mourra
fais qu’à l’âme soit donnée
la gloire du Paradis !
Amen.

Le début de cette pièce (à 1:22:36) est identique au début du Stabat Mater : la même note jouée, dans des octaves différentes pianissimo, par quelques instruments, presque comme pour répéter, sur les mots « quando corpus morietur », le même climat d'immobilité et de paroles entrecoupées de pauses que l'on entendait déjà il y a 1h20.

Mais dans cette heure et 20 minutes qui est passée, on a regardé cette Mère sous la croix, on a prié avec les nombreux « fac », on a demandé beaucoup de choses ; la mort du Christ sur la croix m'a impliqué … et toi aussi.

Avec la solistes et le chœur, on a demandé pour 80 minutes !

Alors… pourquoi ce recommencement, cette immobilité, ce silence ?

Nous avons perdu notre temps à écouter jusqu'ici ?

Non, sûrement pas !

Allons le découvrir ensemble 🙂

Les premières voix qui entrent sont l'Alto et la Basse solistes, chantant (doucement) les mêmes notes et entrecoupant les mots de silences (nous appelons cette partie A, par exemple).

On perçoit immédiatement un gros contraste entre cette profonde tristesse de la musique et les paroles : il est vrai que le texte parle du corps qui va mourir, mais, aussitôt après, il parle aussi de la gloire du Paradis : et, alors, où est-ce la gloire ?

Mais continuons.

Une fois cette exposition terminée, c'est maintenant le tour des Soprano et Ténor solistes, avec la même modalité que les deux voix précédentes : mêmes notes et pauses entre les paroles.

Mais ici on s'aperçoit déjà que le discours commence à s'articuler.

Nous sommes exactement à 1:23:37 : dès que la Soprano et le Ténor ont prononcé le « quando », la Basse entre en premier et l'Alto ensuite (en canon) avec une ligne mélodique plus articulée, elle aussi déjà présente dans le premier morceau (appelons-le B).

Et ces deux voix commencent à s'entremêler avec la partie A de la Soprano et du Ténor qui continuent à la répéter identique à la précédente du Contralto et de la Basse.

A 1:24:05 le chœur entre mais de manière inversée : les altos et les basses chantent la partie A, tandis que les sopranos et les ténors s'entremêlent avec eux avec la partie B, entrant en avance sur les deux autres voix.

Ici donc Dvořák fait chantées seulement les paroles « Quand corpus morietur, fac, ut animae donetur » et cela lui permet aussi de raccourcir le temps qui s'écoule entre une répétition de A et la suivante, à tel point que la partie des sopranos et des ténors est beaucoup plus brève que ce qui s'était passé avec les Solistes quelques instants auparavant.

Ceci pour laisser la place au « paradisi gloria » à 1:24:44, lorsqu'en crescendo tant en volume qu'en hauteur des notes (chaque répétition se fait en fait sur une note plus aiguë que la répétition précédente), on a une première intuition de cette « gloire du ciel ».

Première intuition car, tout de suite (à 1:25:26) les solistes reprennent avec la gamme descendante et avec le ton triste : dolente est écrit sur la partition, re-proposant les mots « quando corpus morietur ».

Il est intéressant de noter ici l'attachement de Dvořák à la tradition chorale : alors que la Soprano, l'Alto et le Ténor solo entrent (en canon) avec la gamme descendante, la Basse solo se voit confier la gamme ascendante mais sur des valeurs très larges (chaque note, et donc chaque syllabe, dure toute la mesure), selon la tradition du cantus firmus.

A 1:26:17, avec l'Allegro molto, Dvořák introduit le premier « Amen » pour 8 voix (4 solistes plus 4 voix de chœur), qui commence par une fugue dont les thèmes principaux sont la gamme descendante et le fragment mélodique-rythmique utilisé très souvent tout au long du premier morceau pour ensuite laisser place à une élaboration très riche et complexe de la matière qui dure près de deux minutes.

Dans cet Amen la gloire du Paradis est absolument évidente 🙂 : tout est transfiguré, à partir d'une même matière musicale qui de triste et affligée devient maintenant une vrai explosion de joie.

C'est encore plus évident en 1:28:10 : l'Amen se clôt dans toute sa solennité et donc le Stabat Mater peut se conclure ici.

Mais … et bien non !

Dvořák … n'est pas content 🙂

Tout le texte de cette dernière strophe est reproposé par le chœur seul a cappella, homorythmique, en fortissimo, avec les syllabes bien accentuées et, surtout, dans le ton de ré majeur (alors qu'au début de ce morceau il y avait encore la tonalité de si mineur, comme au début du Stabat Mater), jusqu'à ce que, sur le « gloria » en fortissimo à trois ''f'', s'ajoute tout l'orchestre.

Ce dernier, laissé seul par le chœur (à 1:28:45), revient au pianissimo avec un diminuendo.

Àlors Dvořák ne laisse que les violons I jouer très doucement (molto tranquillo -très tranquille- est écrit sur la partition).

Et ce qui se passe ici est intéressant : le mot « Amen » est répété 7 fois, et les 6 premières fois il est chanté par quelques voix en pianissimo.

Tu me diras : « Qu'est-ce qui est si intéressant ? »

C'est que ... il y a un contraste entre les cordes et les voix qui chantent le mot « Amen » : les cordes vont du grave vers l'aigu alors que les voix vont du haut vers le grave, presque comme s'ils voulaient remplir au maximum tout l'espace acoustique (n'est pas cela la gloire du paradis ?).

Le dernier « Amen » (à 1:29:37), quant à lui, est la dernière explosion de joie avant de laisser l'orchestre conclure en pianissimo sur l'accord de ré majeur.

Donc … pour revenir au début triste de cette pièce (et pour conclure ce guide à l'écoute), je dirai que la gloire du paradis naisse de la crucifixion et de la mort de Jésus, sinon … n'y aurait pas de gloire !

Antonín Dvořák – Stabat Mater: Partition

Antonín Dvořák – Stabat Mater: Texte

Antonín Dvořák – Stabat Mater: Vidéo