Antonín Dvořák – Stabat Mater : Quis est homo – Guide à l'écoute

La deuxième partie du Stabat Mater, Quis est homo, chanté par les solistes (dans notre vidéo il commence à 0:22:22), utilise comme texte les 4 strophes suivants :

Quis est homo, qui non fleret,
Christi Matrem si videret
in tanto supplicio?
Quel homme ne pleurerait pas
en voyant la Mère du Christ
en un tel supplice?
Quis non posset contristari,
piam Matrem contemplari
dolentem cum Filio?
Qui ne pourrait s’attrister
en contemplant la Mère du Christ
dans la douleur avec son Fils?
Pro peccatis suae gentis
vidit Jesum in tormentis
et flagellis subditum.
Pour les péchés de son peuple
elle a vu Jésus dans les tourments
et soumis aux flagellations.
Vidit suum dulcem natum
morientem desolatum,
dum emisit spiritum.
Elle a vu son doux enfant
qui est mort abandonné
quand il émit son dernier souffle.

Ici, encore, c'est la tristesse qui prédomine : on participe à la douleur de cette Mère devant le supplice de son Fils.

Les quatre solistes entrent un à la fois, proposant la même ligne mélodique, mais à chaque entrée la texture vocale et orchestrale s'épaissit de plus en plus.

Là aussi, la façon dont Dvořák parvient à lire ce texte est très intéressante et … étonnant.

La première voix qui entre est celle du contralto avec le premier couplet : « Quis est homo, qui non fleret, Christi Matrem si videret, in tanto supplicio ? ».

Qui est cet homme qui ne pleurerait pas devant ce supplice, qui ?

Mais écoutons comment Dvořák pose cette question.

Après une brève introduction instrumentale, à 0:20:21, l'Alto commence à dire le texte, mais elle hésite, s'arrête, comme si cherchait une réponse à sa question.

« Quis est homo » et « qui non fleret » ont le même fragment mélodique-rythmique qui est entrecoupé du même fragment mais confié au hautbois ; il y a donc une sorte de dialogue entre le contralto et le hautbois qui répète exactement les mêmes notes.

À 0:21:10 on recommence et maintenant c'est le Ténor qui entre avec « Quis non posset contristari, Christi Matrem contemplari, dolentem cum Filio ? ».

Ici aussi, tout est répété comme pour le contralto, seulement maintenant le même contralto sera ajouté pour intercaler le ténor (avec la flûte et le hautbois) et ensuite sera ajouté à celui-ci dans la deuxième partie, en continuant à chanter son couplet, c'est-à-dire celui qu'elle avait chanté quelques secondes plus tôt.

La mélodie de l'Alto, dans ce cas, sera différente de celle du Ténor (je vous ai dit plus haut que la texture vocale et instrumentale s'épaissit au fur et à mesure que les voix entrent) : nous avons donc des nouveaux éléments thématique.

À 0:21:59 on recommence, mais là on a déjà plus d'instruments dans l'orchestre et aussi les différents fragments mélodiques-rythmiques sont plus riches qu'au début.

C'est maintenant le tour de la Basse qui reprend les mots « Quis est homo, qui non fleret, Christi Matrem si videret, in tanto supplicio ? » et Alto et Ténor sont rajoutés de la même manière qu'auparavant.

Tu peux écouter ici comment l'Alto a maintenant une ligne mélodique beaucoup plus articulée que tout ce qui a été entendu auparavant.

À 0:22:31 la Soprano entre (« Quis non posset contristari, Christi Matrem contemplari, dolentem cum Filio ? ») mais dans ce cas il n'y a pas eu d'introduction instrumentale entendue précédemment et maintenant nous voyons qu'il n'y a plus, non plus, la pause entre « Quis non posset » et « contristari » que nous avions  entendue dans le Ténor.

Il y a donc une accélération du discours musical jusqu'à la répétition, à quatre voix, des mots « Christi Matrem » et « Matrem Christi » (à 0:22:53), le tout sur le même fragment mélodique-rythmique qui est celui utilisé depuis le début (celui de « Quis est homo »).

Après cette pause, le discours reprend avec les différentes lignes mélodiques assez élaborées quand, à 0:22:42, la Soprano (forte) fait irruption avec « Pro peccatis suae gentis, vidit Jesum in tormentis, et flagellis subditum » suivi de la Basse en canon, après deux mesures.

À 0:24:15 il y a le changement d'atmosphère : les deux voix féminines d'abord puis les voix masculines reprennent les paroles « Pro peccatis suae gentis, vidit Jesum in tormentis, et flagellis subditum », mais maintenant on est dans la tendresse, j'ose dire : pour les péchés de son peuple, Marie voit son Fils soumis aux tourments et aux douleurs.

Et là encore, il y a la phrase qui est entrecoupée comme au début de cette deuxième partie, entre l'Alto et la Soprano qui dialoguent entre elles.

Le fragment mélodique-rythmique est re-présenté tel quel par les deux voix trois fois consécutives : chaque répétition part d'une plus grave et la troisième fois la fin est différente : maintenant les deux voix chantent ensemble les mêmes mots de manière homorythmique.

Pourquoi ce changement radical d'atmosphère ?

La réponse, à mon avis, il faut la chercher dans le texte : en effet Dvořák utilise la même musique pour les paroles suivantes confiées aux deux voix masculines, mais les paroles suivantes nous parle d'un « dulcem natum », d'un « doux enfant », d'un bébé et, bien sûr, face à un bébé on est très tendre !

À 0:26:44 nous avons la répétition initiale, ici aussi écourtée, et après un moment plus polyphonique, un moment homorythmique de toutes les voix prévaut jusqu'à 0:29:45 où, sur une seule note à l'unisson avec les timbales, une (presque) marche funèbre nous est proposée, les quatre voix en pianissimo nous offrent la dernière strophe du texte : « Vidit suum dulcem natum, morientem desolatum, dum emisit spiritum ».

Pourquoi cette marche funèbre ?

À mon avis Dvořák veut ici conclure cette première grande partie (je l'ai dit dans l'introduction) et ouvrir la seconde, là où je suis le protagoniste et où je participe de manière active.

L'orchestre conclut en répétant le fragment mélodique-rythmique initial (celui utilisé pour chanter les paroles « Quis est homo »), pianissimo.

Antonín Dvořák – Stabat Mater: Partition

Antonín Dvořák – Stabat Mater: Texte

Antonín Dvořák – Stabat Mater: Vidéo