Olivier Messiaen : Et exspecto resurrectionem mortuorum – Guide d'écoute

Et exspecto resurrectionem mortuorum d'Olivier Messiaen est conçue comme une grande méditation en cinq mouvements (voici la vidéo avec la partition).

Dans le premier mouvement, Messiaen installe d’emblée un univers sonore d’une profondeur saisissante : l’usage des cuivres graves (trombones et tuba) associé aux percussions métalliques, crée une texture sonore dense, lourde et peu fluide, presque figée, qui semble surgir des entrailles de la terre.

Cette écriture, à la fois statique et vibrante, évoque un espace sans fond, une sorte d’abîme spirituel où la voix humaine paraît engloutie.

Le silence entre les résonances joue également un rôle essentiel, accentuant la sensation d’isolement et de supplication.

Ainsi, la musique devient elle-même cri, tension vers un au-delà inaccessible, en parfaite résonance avec le texte du Psaume : Des profondeurs de l'abîme, je crie vers toi, Seigneur : Seigneur, écoute ma voix ! (Ps 130, 1-2).

Le deuxième mouvement (à 03:00 de la vidéo) marque une transformation progressive de cette obscurité initiale : à travers une écriture plus mobile et des motifs qui s’élèvent graduellement, Messiaen introduit une dynamique d’ascension et les harmonies, encore marquées par une certaine gravité, commencent à s’éclaircir, laissant filtrer une première lueur.

Cette évolution musicale traduit l’idée théologique de la victoire du Christ sur la mort : il ne s’agit pas encore d’une explosion de joie, mais d’une affirmation calme et irréversible : les lignes mélodiques semblent se libérer peu à peu de leur pesanteur, comme si la matière sonore elle-même accédait à une forme de transfiguration.

Le texte paulinien (Le Christ, ressuscité des morts, ne meurt plus ; la mort n'a plus sur lui d'empire - Rm 6, 9) trouve ici une traduction musicale subtile, où l’espérance naît au cœur même de la gravité.

Dans le troisième mouvement (à 08:12 de la vidéo), la musique prend un caractère plus dialogué et dramatique : les différentes familles instrumentales entrent en relation, se répondent, s’appellent.

Cette écriture en écho suggère l’irruption d’une voix extérieure, transcendante, qui traverse l’espace sonore : progressivement, les motifs convergent vers un mouvement ascendant plus affirmé, comme attirés par une force invisible.

Messiaen traduit ici l’idée d’un appel divin irrésistible : la musique semble quitter la dispersion pour s’orienter vers une unité supérieure : ce processus donne à entendre une forme d’éveil, presque une résurrection en acte.

Le verset de l’Évangile selon saint Jean (L'heure vient où les morts entendront la voix du Fils de Dieu… - Jn 5, 25) prend corps dans cette tension vers la hauteur, où chaque son devient réponse à un appel.

Le quatrième mouvement (à 12:12 de la vidéo) s’ouvre sur un tout autre paysage sonore, lumineux et expansif : les percussions scintillantes (cloches et vibraphone) et les éclats des cuivres construisent une atmosphère de splendeur et de jubilation.

Ici, Messiaen déploie pleinement son goût pour les couleurs orchestrales éclatantes et les harmonies chatoyantes, souvent inspirées par son syncrétisme entre foi chrétienne et fascination pour les phénomènes naturels et cosmiques.

La musique semble se dilater, abolir toute pesanteur, pour évoquer une réalité transfigurée, hors du temps et cette vision sonore correspond à l’image des ressuscités dans la gloire, intégrés à une harmonie universelle.

Le texte (Ils ressusciteront, glorieux… dans le concert joyeux des étoiles) trouve une illustration presque picturale dans cette profusion de timbres et cette énergie rayonnante.

Enfin, le cinquième mouvement (à 18:03 de la vidéo) constitue l’aboutissement de tout le parcours spirituel et musical de l’œuvre : les textures orchestrales se superposent, se densifient, créant une architecture sonore monumentale ; les motifs, jusque-là distincts, se fondent dans une écriture plus globale, comme si toutes les dimensions précédentes (profondeur, ascension, appel, lumière) convergeaient en une seule proclamation.

Cette apothéose n’est pas seulement sonore, elle est aussi symbolique : elle représente l’accomplissement de la promesse initiale, la réponse au cri lancé depuis l’abîme.

La musique atteint une intensité maximale, où le temps semble suspendu dans une acclamation infinie.

Le texte de l’Apocalypse (Et j'entendis la voix d'une foule immense… - Ap 19, 6) résonne alors comme une évidence : la prière devient louange, et l’obscurité des origines se transforme en lumière absolue.